un peu de moi

Celle qui ne savait pas danser

J’adore la danse. Je veux dire, je suis fascinée, je pourrais regarder les gens danser des heures durant. La discipline, le rythme, la passion, les corps qui racontent une histoire. La tension, l’amour, la peur, la haine parfois. Mais j’ai toujours cru que je ne savais pas danser. Au collège, j’ai pris des cours de danse. C’était atroce, une torture. Toutes ces filles à l’aise, belles, douées. Et moi. Incapable, gauche, laide. Le corps. Mon corps, cet inconnu.20 ANS PLUS TARD.

Le corps. Mon corps, mon ami.

Tu veux savoir ce que je crois ? Je crois que TOUT le monde sait danser. Compter les temps, les pas, le cadre, le port de tête, peut-être pas, mais la danse c’est d’abord avec le COEUR. Un jour, à l’époque où je faisais de la pole dance (je te reparlerai de cette époque plus en détail et pas qu’une fois, je pense), j’ai fait un atelier avec une danseuse contemporaine et poleuse de très haut niveau qui venait de New-York. A la fin du cours, elle a mis un morceau et elle nous a dit « Ok let’s dance now, just… you know… let the flow out ». Le flow, quel flow ??? J’étais tétanisée. Genre ! T’as vraiment cru que j’allais me laisser aller, là, devant tout le monde et me ridiculiser ? Je n’étais pas la seule d’ailleurs. Nous étions toutes consternées. Ce qui en un sens, m’a fait du bien. En un sens seulement, car au fond, je sentais bien que quelque chose m’échappait.

Oui, tout le monde sait danser. La danse, enfin, l’improvisation en danse, c’est mettre son cœur à nu à travers son corps, c’est sortir ce que tu as là, au fond de toi. Ce jour-là, j’ai été incapable de le faire. La professeure a d’ailleurs fini par se mettre en colère, en disant qu’il n’y avait pas de problème, que ce n’était pas un test et que forcément, nous pouvions toutes le faire. Pas moi. J’en étais incapable.

Des années plus tard, ma professeure et amie a fait exactement la même chose à la fin du cours. Je m’en souviendrai toute ma vie. Ce jour-là, elle a mis « Read All About It, part III » d’Emeli Sande et nous a demandé de danser.

Je t’invite a lire quelques paroles de cette chanson :

You’ve got the words to change a nation
But you’re biting your tongue
You’ve spent a life time stuck in silence
Afraid you’ll say something wrong
If no one ever hears it how we gonna learn your song?
So come on, come on
Come on, come on
You’ve got a heart as loud as lightning
So why let your voice be tamed?
Maybe we’re a little different
There’s no need to be ashamed
You’ve got the light to fight the shadows
So stop hiding it away
Come on, come on
I wanna sing, I wanna shout
I wanna scream ’til the words dry out
So put it in all of the papers,
I’m not afraid
They can read all about it
Read all about it, oh

J’avais tellement peur mais tellement envie. J’ai commencé, un pas, puis un autre. La musique dans mes os, dans ma chair. Plus rien, juste les notes et tout qui lâche, comme un barrage qui explose et qui laisse toute l’eau couler (ma psy me parle souvent de l’eau, j’ai trop d’eau en moi, voyez, ça aussi, je vous en reparlerai, c’est trèèèès intéressant, mais ce n’est pas mon propos).  J’ai laissé mon cœur couler. Oui, je m’en souviendrai toute ma vie, parce qu’à la fin du morceau, quand je me suis arrêtée, les yeux mouillés, complètement vidée et en même temps béate, j’ai senti TOUS les regards braqués sur moi. Une à une, les élèves présentes avaient arrêté de danser pour me regarder, moi. J’étais partie si loin…

Je me souviens encore des grands yeux bleus de Vanessa, mon amie professeure, dans lesquels j’ai plongé. Il me semble y avoir vu de la joie et de l’étonnement. « Elle l’a fait ! »

A force, elle avait certainement renoncé à me faire danser. Apprendre des mouvements, oui, suivre des consignes, oui, faire des spins, des tricks, des inversions, oui. Mais danser… elle savait ce que ça représentait pour moi. A la fois un renoncement et une acceptation: good bye walls, hello real me. Renoncer à ma carapace, déposer les armes. Et accueillir la personne que je suis, forte et fragile, belle et gauche, vulnérable, en entier.

Et cette chanson : « Tu as les mots pour changer une nation, mais tu te mords la langue, tu as passé ta vie murée dans le silence, dans la peur de dire une bêtise… Si personne ne l’entend jamais, comment allons-nous apprendre ta chanson ? ».  Tout est dit…

La peur de dire une bêtise, la peur d’être ridicule… Oui, j’avais peur qu’en étant moi-même, on me rejette. Sauf que c’est très pernicieux comme attitude : en craignant ce genre de choses, on finit par se mettre  soi-même dans des situations ou des positions où c’est exactement ce qui va nous arriver. Avoir peur du ridicule modifie notre comportement jusqu’à ce que nous devenions ridicules.

Quand quelqu’un me dit « Je ne sais pas danser, je suis ridicule », j’ai toujours envie de lui répondre « Tu ne sais peut-être pas valser, jerker ou danser le tango, mais écoute, ressens la musique dans tes os. Tout le monde sait danser avec son cœur ».

2 thoughts on “Celle qui ne savait pas danser

  1. C’est marrant moi c’est en regardant mon fils danser que je me dis qu’on se prend bien la tête pour rien : il plie juste les genoux presque en rythme et on lit le bonheur sur son visage. Si on voyait un adulte danser comme ça on le regarderait bizarrement et pourtant c’est si naturel… comme toi j’envie souvent l’innocence avec laquelle nos bébés voient le monde.
    Gros bisous ma Delphine.

  2. Très touchant ton article. Et je m’y retrouve dans certains mots.
    Félicitations pour ta danse et ton lâcher prise! Tu peux être fière de toi !

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